Compte-rendu de soutenance de thèse :

Caroline Fargeix : Les élites lyonnaises au miroir de leur langage. Recherches sur les pratiques et les représentations culturelles des conseillers de Lyon du XVe siècle, d'après les registres des délibérations consulaires.

Thèse de doctorat d’histoire présentée à l’Université Lyon 2 le 22 octobre 2005.

Jury : Nicole Bériou (Université Lyon 2), Albert Rigaudière (Université Paris 2), Pierre Monnet (EHESS), Denis Menjot (Université Lyon 2), Serge Lusignan (Université de Montréal).


La ville de Lyon au Moyen Âge est le fil conducteur du travail de Caroline Fargeix. En effet, sa thèse de doctorat en histoire a pour origine son mémoire de maîtrise : c’est à la faveur de ce premier travail, dirigé par Jacques Rossiaud, que Caroline Fargeix avait découvert une source riche et négligée, les registres consulaires, dont les archives lyonnaises conservent une remarquable série. Cette source sert de fondement au travail de thèse de la candidate qui, selon la coutume, a pris la parole dès le début de la soutenance pour présenter sa recherche et les résultats obtenus.

Face à l’ampleur de la documentation, elle a d’abord choisi un cadre chronologique, la période allant de 1417 à 1520, puis a mis au point une technique de dépouillement et une méthode d’analyse. Caroline Fargeix a ainsi étudié de façon exhaustive les registres d’une année par décennie ; pour les autres années, dont les registres ont été ensuite dépouillés de manière cursive, seuls les faits extraordinaires ont été retenus. Au terme de ce travail préliminaire, trois axes d’études ont pu être privilégiés. Le premier s’intéresse à l’élaboration des écrits consulaires, le second à la définition et à la construction d’une identité consulaire, le troisième au rôle et à la pratique des assemblées.

Le premier volet de la thèse montre que les secrétaires qui confectionnent les registres suivent des règles et des critères précis. Un des plus intéressants est sans conteste le choix du " francien ", le français d’Ile de France, puisque c’est dans cette langue que les débats sont menés : cette singularité permet aux consuls lyonnais de se démarquer par rapport au peuple qui parle le franco-provençal, mais aussi par rapport à l’Eglise qui privilégie le latin.

Grâce à la seconde partie du travail, il est possible de cerner les caractéristiques identitaires du consulat. Il s’agit de comprendre quelle conscience les conseillers avaient d’eux-mêmes, comment ils étaient choisis, quel jour ils se réunissaient. Les registres témoignent aussi de règles de comportement. Cependant, il existe probablement des écarts entre la norme et la réalité : les sources laissent entrevoir des violences, de rivalités entre les personnes. De même, la réforme de 1447 dévoile les problèmes rencontrés par le consulat, tel l’absentéisme des conseillers. L’étude diachronique montre qu’à partir du milieu du XVe siècle, le visage du consulat change : on passe du pouvoir des marchands à celui des juristes

La troisième partie de la thèse est consacrée à l’analyse des assemblées. Ces dernières sont souvent peu étudiées, d’où la nouveauté de la méthode utilisée. 125 assemblées ont été ainsi sélectionnées. Il apparaît que même si les assemblées n’ont qu’un rôle consultatif, elles représentent un important instrument de contrôle et de manipulation. La population en est d’ailleurs exclue. La parole est sévèrement encadrée et toujours reconstruite. Cette situation est mère de tensions, telles celles qui opposent les consuls aux artisans dans les années 1515-1520.

La candidate conclut sa présentation en insistant sur l’importance de la sociolinguistique pour l’historien. Les registres consulaires étudiés ne sont pas seulement des comptes-rendus de séances ; ils représentent aussi une mémoire précieuse, incomplète et impartiale de la ville de Lyon à la fin du Moyen Âge.

Pierre Monnet, directeur d’études à l’EHESS prend ensuite la parole. Il félicite d’abord la candidate pour la lecture passionnante que lui a occasionné sa thèse, un opus précis, clair et charpenté où les coquilles sont peu nombreuses. Il a choisi de commenter la thèse en privilégiant deux aspects, la construction et la démonstration.

Il complimente la candidate pour les nombreux diagrammes et illustrations, pour son volume d’annexes qui permet de toucher du doigt les hommes derrière les sources administratives. Il lui suggère cependant de développer davantage la cartographie et d’organiser la bibliographie selon l’ordre alphabétique (et non thématique). Il propose quelques titres complémentaires, notamment La ville de Max Weber ou des études urbaines allemandes.

Pour lui, la démonstration progresse de façon harmonieuse, selon un plan équilibré. L’introduction mériterait cependant d’être étoffée, des précisions sur la notion d’identité étant notamment attendues. P. Monnet connaît bien les villes allemandes au Moyen Âge, ce qui lui donne la possibilité de proposer des comparaisons en questionnant la candidate sur le consulat lyonnais. Il s’interroge par exemple sur le personnage du secrétaire. La candidate prend le temps de répondre à ses questions, comme sur le titre du secrétaire, son costume, ses liens avec les autres conseillers. Pierre Monnet demande aussi des précisions sur la propriété et la conservation des archives lyonnaises au Moyen Âge dont l’accès était très restreint. Il remarque par ailleurs l’absence de référence au passé antique de la ville de Lyon, ce qui contraste avec les villes allemandes (Nuremberg viendrait de Néron). La seconde partie, consacrée à l’identité du groupe consulaire, suscite aussi chez lui des interrogations, comme sur la place des femmes (elles sont en fait peu présentes, sauf dans les stratégies matrimoniales), mais aussi sur la présence d’iconographie dans la salle de réunion (peu présente, sauf sur des vitraux). D’autres remarques portent sur l’utilisation des cloches, l’horaire des réunions ou le temps de parole accordé à un conseiller. Concernant la troisième partie, Pierre Monnet insiste sur la dispute pour les sièges et sur la mise en place d’une oligarchie dans la ville. Il s’interroge enfin sur le devenir de ces réunions consulaires après la Réforme.

Pour finir, il réitère ses félicitations à la candidate pour ce travail d’histoire urbaine et d’histoire culturelle, bien argumenté et charpenté, qui donne une matière substantielle pour mener des comparaisons avec d’autres villes.

Le premier rapporteur laisse ensuite la parole à la directrice de thèse, Nicole Bériou. Celle-ci se félicite de cette soutenance de thèse, celle de sa première étudiante en doctorat venue de l’Université Lyon 2. Après un DEA en deux ans centré plutôt sur le langage, Caroline Fargeix a choisi de donner à son sujet une dimension plus historique. Au terme de cinq années (dont trois d’allocation de recherches), parfois difficiles (le plan initial, chronologique, a du être entièrement remanié), l’énorme travail de dépouillement effectué par Caroline Fargeix a porté ses fruits. Nicole Bériou insiste sur tout ce que lui a apporté la direction de ce travail, tant sur le plan de la connaissance du vieux Lyon que des liens entre Lyon et Paris ou de l’histoire des registres consulaires.

Elle propose trois niveaux de réflexion. Le premier, qui est commun à la prédication, concerne les liens entre l’oral et l’écrit : celui-ci donne souvent une image déformée de la prise de parole et il faut donc se garder de pousser trop loin l’interprétation. Dans un second temps, Nicole Bériou insiste sur les soubassements culturels des registres consulaires. La culture chrétienne des conseillers comme du secrétaire est sous-jacente : les citations bibliques sont bien présentes, mais de façon implicite, par exemple dans un passage consacré à l’amende honorable. Par ailleurs, Nicole Bériou donne quelques précisions sur la façon dont les conseillers concevaient leur fonction : elle insiste sur la notion de service (indissociable de celle de caritas) et sur le vocabulaire. Pour terminer, la directrice de thèse s’attarde sur la notion d’échanges. Elle propose une comparaison entre la harangue et le sermon et montre que les deux techniques se rejoignent, par exemple dans la construction du discours avec l’emploi de proverbes ou le mélange des langues.

Deux spécialistes donnent ensuite leur avis sur la thèse de Caroline Fargeix, en fonction de leur domaine de recherche, le premier en linguistique, le second en droit.

Serge Lusignan se déclare très heureux d’avoir traversé l’Atlantique pour féliciter la candidate du sens de la problématique socio-linguistique dont elle a fait preuve. De fait, c’est la première partie de la thèse qui a plus particulièrement retenu son attention.

Il s’interroge d’abord sur le personnage fondamental qu’est le clerc secrétaire, sur son parcours scolaire, son niveau de latin : celui-ci n’est pas un juriste de formation, il a probablement étudié dans les écoles de Lyon. Serge Lusignan s’intéresse ensuite à la langue utilisée : après quelques réserves concernant l’accentuation du moyen-français choisie par la candidate, il insiste sur la question de la langue effective des délibérations. Il émet ainsi des doutes quant à la conclusion selon laquelle les débats se seraient faits en français " de Paris ". La candidate est consciente du manque de certitude à cet égard et explique que cette position lui a été suggérée par l’existence de brouillons en cette langue. Pour Serge Lusignan, le style direct permet le changement de langue, comme le prouve l’exemple fondateur des serments de Strasbourg. Il met également l’accent sur le souci du secrétaire de rendre compte des opinions diverses, ce qui témoigne d’une avancée vers le droit à la différence, caractéristique de la période moderne.

Les deux autres parties de la thèse ne l’ont pas pour autant moins intéressé : il y apporte quelques corrections (il faut ainsi éviter de parler de dirigisme à l’époque médiévale) ou suggestions (l’origine cistercienne des assemblées représentatives). Il insiste sur le caractère novateur du second chapitre de la troisième partie qui permet de toucher du doigt les personnes et les personnalités : il propose de prendre en compte la variable de l’âge (les plus anciens parlent avant les plus jeunes).

Il termine en félicitant la candidate pour sa rigueur, sa méthode inédite et son audace intellectuelle.

La parole est ensuite donnée à Albert Rigaudière, professeur de droit à Paris 2. Très heureux de participer à cette thèse qui lui permet de collaborer avec ses collègues historiens, de s’intéresser à l’histoire urbaine et plus précisément à celle de Lyon, il éclaire le travail de la candidate de ses lumières en droit. Après avoir insisté sur la très bonne facture de la thèse et sur la qualité de la méthode utilisée, il propose quelques suggestions autour de trois thèmes, les mots, les hommes et les techniques.

Il regrette d’abord quelques imprécisions dans le vocabulaire. La candidate parle aussi bien de consul que de conseiller, de commune que de consulat, de serment que de contrat, de quorum que de majorité, alors que ces termes ne sont pas interchangeables. De même, la qualification et la classification des décisions consulaires en annexe manquent parfois de rigueur.

Des précisions sont aussi nécessaires à propos des hommes. Ainsi, dans les archives, le clerc apparaît sous des titres divers (tabellion, notaire, clerc, secrétaire…) : il serait intéressant de voir dans quel contexte tel ou tel terme apparaît. Les hommes de loi ne doivent pas non plus être confondus : métiers et fonctions sont à distinguer. De même, quand la candidate évoque les métiers, ces derniers mériteraient d’être hiérarchisés : les drapiers et pelletiers occupent ainsi une situation élevée.

André Rigaudière termine son tour d’horizon par les techniques. Il explique à la candidate qu’il ne faut pas trop insister sur l’aspect ritualisé des textes, ni être trop systématique et rigide par rapport aux termes : le droit n’est pas toujours stéréotypé, il sait innover. Il conseille de donner des précisions sur les modalités de l’entrée en fonction des conseillers : il faut prendre en compte le temps de vacance entre l’élection et le serment. Pour finir, il insiste sur la formation de la mémoire urbaine qui se manifeste de trois façons, la dépersonnalisation de la ville (elle se détache peu à peu de ceux qui l’administrent), l’institutionnalisation de plus en plus poussée (surtout au XVe siècle) et une certaine laïcisation du lieu.

Le président du jury de thèse, Denis Menjot exprime pour finir son intérêt très vif pour le travail reçu à temps pour pouvoir le lire sans précipitation pendant les vacances d’été… Il insiste sur le travail accompli par la candidate, qui a questionné son corpus, s’est livré à un travail de conceptualisation et de problématisation. Caroline Fargeix a su trouver une méthode personnelle adaptée qui a donné des résultats convaincants. Il s’agit d’un travail pionnier sur les pratiques langagières, qui éclaire la culture du milieu urbain dirigeant de Lyon et dont Denis Menjot espère la rapide publication.

Il insiste d’abord sur l’apparat très intéressant et notamment les annexes constituant le troisième volume. Il propose quelques modifications, notamment l’ajout d’un index des notions. Il suggère aussi quelques références bibliographiques, notamment les travaux sur la Catalogne (problème de langue) et le colloque tenu en juin 2004 à l’Université de Bourgogne sur " L’insulte (en) politique ".

En ce qui concerne la méthode choisie, il estime que dans certains cas, les résultats auraient étaient plus significatifs si toutes les années avaient été prises en compte, par exemple pour le calendrier des réunions. Par ailleurs, à propos du traitement graphique et statistique, il suggère de croiser les paramètres mis en évidence dans les graphiques, à l’aide de l’analyse factorielle des correspondances (il renvoie à la thèse de François Foronda sur la parole du roi).

Les résultats acquis sont importants aussi bien en ce qui concerne le consulat comme laboratoire de normalisation que les portraits du secrétaire et du parfait conseiller, la politique d’archivage, l’identité consulaire ou la langue. Denis Menjot interroge alors la candidate sur les effets de l’immigration, par exemple celle des marchands : Caroline Fargeix répond que s’il y a de nombreuses vieilles familles, certaines sont nouvelles et connaissent une ascension progressive. Mais le changement a lieu au XVIe, au-delà de 1520, quand les Italiens apportent nouveau prestige et nouveaux comportements ; il faut y ajouter quelques Allemands, notamment des imprimeurs installés au XVe siècle. Cependant l’entrée de ces familles au consulat se fait à la 2e ou 3e génération.

Denis Menjot termine par quelques réserves sur la présentation du domaine de la fiscalité et quelques suggestions. Il souhaiterait ainsi voir apparaître le cursus honorum de certains conseillers (il se demande par exemple si certains ont été diplomates) ; de même, il propose de développer la présentation des lieux de vie (la proximité des couvents mendiants mériterait d’être relevée), le zonage urbain. Il propose encore de compléter l’étude de l’identité à travers celle des fêtes ou d’analyser la construction de la " distinction " selon Bourdieu (par le biais de l’habillement, l’alimentation).

Après une brève délibération, les membres du jury proclament unanimement Caroline Fargeix docteur en histoire avec mention très honorable et félicitations du jury à l’unanimité.

Sophie Delmas
Allocataire de recherche
UMR 5648