Les études en Histoire médiévale au Brésil : bilan et perspectives

Marcelo Cândido da Silva  

 (Leme USP/UNICAMP
)


1. Historique

L’intérêt pour l’Histoire médiévale au Brésil est assez récent. Les premières études sur le Moyen Âge ne se sont pas développées dans le cadre d’une quelconque société savante, mais c’était avant tout un phénomène institutionnel, contemporain de la fondation des premières universités, dans les années 1930. La création, en 1838, de l’"Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro " (IHGB) – le principal centre brésilien de recherches en Histoire et en Géographie jusqu’à la première moitié du XXe siècle – montre, par ailleurs, que le souci des historiens brésiliens du XIXe siècle était surtout tourné vers l’histoire nationale. Le centre pionnier des études médiévales au Brésil a été l’Universidade de São Paulo (USP), crée en 1934, avec le concours des missions scientifiques venues de l’Allemagne, d’Italie, mais aussi d’une mission scientifique française dont faisaient partie Fernand Braudel, Claude Lévi-Strauss, Roger Bastide, Émile Coornaert, Émile Léonard, Jean Gagé et Pierre Monbeig. Il y avait parmi les membres de cette mission française un spécialiste de l’histoire romaine, Jean Gagé, qui a dirigé les premiers travaux sur le Moyen Âge. Même si aucun médiéviste ne figurait parmi les membres de cette mission scientifique, quelques-uns de leurs élèves se sont intéressés au Moyen Âge, comme Eurípedes Simões de Paula, assistant de la chaire d’" Histoire de la Civilisation " et, quelques années plus tard, professeur de " Civilisation Ancienne et Médiévale " à l’USP. Depuis, le cursus universitaire à l’USP s’est diversifié, avec la chaire d’" Histoire du Haut Moyen Âge " (História Medieval I) et la chaire d’" Histoire du Bas Moyen Âge " (História Medieval II), mais aussi avec des cours plus spécifiques sur le Moyen Âge, portant sur l’" Histoire des Institutions ", l’" Histoire de la Culture " et l’" Histoire des Idées ".

Simões de Paula a soutenu la première thèse de doctorat en Histoire au Brésil, en 1942, sous la direction de Jean Gagé. Il s’agissait d’une étude sur le commerce dans la principauté de Kiev au XIIe siècle (" O comércio varegue e o Grão-Principado de Kiev "), dans laquelle était nette l’influence des œuvres de Marc Bloch. Les thèses d’Eduardo d’Oliveira França (" Portugal na época da restauração ") et de Pedro Moacyr Campos (" Alguns aspectos da antiga Germânia através dos autores clássicos ") ont été soutenues en 1945. Pedro Moacyr Campos fut le premier professeur d’Histoire Médiévale à l’Université de São Paulo, bien qu’il ne fût pas un historien de formation mais un spécialiste en lettres. L’enseignement sur le Moyen Âge était encore une pratique peu répandue et limitée par l’accès difficile aux sources. Concernant la bibliographie moderne, les fonds disponibles à l’USP n’étaient pas négligeables au départ : le problème consistait dans la nécessité d’actualisation bibliographique, ce qui n’a pas toujours été le cas, notamment entre les années 1980 et 2000. Dans leurs recherches, les élèves dépendaient beaucoup des bibliothèques privées de leurs directeurs de recherche.

Avec les premières thèses brésiliennes sur l’Histoire médiévale, qui concernent des thèmes aussi variés que le monde ibérique à l’aube de la modernité et la littérature romaine, se dessine un premier dialogue des historiens de l’USP avec les Annales, au moins dans sa toute première génération. Le travail d’Oliveira França a par ailleurs repris quelques thèmes traités par l’historiographie française, tels que la féodalité, les monarchies nationales et la constitution des nouveaux espaces de domination, tout en déplaçant ces problématiques sur le monde ibérique. L’objectif de cet auteur de comprendre les spécificités de la colonisation portugaise.

Il y a quelques différences importantes dans la trajectoire des études médiévales au Brésil et en Argentine, même si ces deux pays ont connu un engouement pour les études médiévales plus au moins à la même époque. En Argentine, les premiers travaux sur le Moyen Âge commencent dans les années 1920, grâce à Clemente Ricci, émigré italien disciple de Cesare Cantú et professeur d’Histoire ancienne et médiévale à l’Universidad de Buenos Aires (UBA). La première différence par rapport au Brésil est due au fait que l’Argentine a bénéficié de l’installation d’importants médiévistes qui fuyaient les conflits européens et la montée du fascisme, comme Claudio Sánchez Albornoz, un exilé de la dictature franquiste. La deuxième différence concerne le caractère " généraliste " des études médiévales au Brésil jusqu’aux années 1980: Eurípedes Simões de Paula, par exemple, a dirigé des travaux sur l’Histoire ancienne : l’économie, la question agraire et le judaïsme ; sur l’Histoire médiévale : les rapports entre Byzance et la Papauté, la législation économique et sociale à l’époque de la Peste Noire, les rapports entre les Juifs et les Russes, la culture judaïque, la formation de l’Angleterre, l’histoire ibérique ; mais aussi d’autres thèmes : la théologie et les études bibliques, le bouddhisme au Japon, les théories scientifiques au XVIe siècle, la culture, la langue et la littérature en Russie, en Arménie, en Chine et dans le monde musulman. En Argentine, grâce notamment à l’influence de Claudio Sánchez Albornoz et José Luiz Romero, il y a eu une plus grande spécialisation dans les thématiques abordées dans les mémoires et dans les thèses soutenues.

D’un autre côté, et c’est bien là une particularité brésilienne, le débat concernant le Moyen Âge au Brésil a été, au moins jusqu’aux années 1970, le fait des spécialistes de l’histoire coloniale : il s’agissait de discuter le caractère féodal de la colonisation portugaise en Amérique. L’" héritage féodal " portugais expliquerait le retard du Brésil à s’engager sur le chemin de la modernisation, à la différence des Etats-Unis, par exemple. Selon Nelson Werneck Sodré, la société brésilienne des années 1950 serait encore marquée par le servage de la population paysanne, trace typique du féodalisme qui subsistait aux marges du régime esclavagiste. L’abolition de l’esclavage n’aurait pas altéré substantiellement le mode de possession de la terre, mais, au contraire, renforcé et amplifié la domination féodale dans les campagnes (Formação Histórica do Brasil, Rio de Janeiro, 1979). Alberto Passos Guimarães, dans son ouvrage Quatro Séculos de Latifúndio (Rio de Janeiro, 1963), soutenait que malgré le rôle important joué par le capital commercial dans le processus de colonisation du Brésil, la société n’avait pas intégré les caractéristiques de l’économie moderne. Le capital commercial aurait été soumis à la structure nobiliaire et au pouvoir féodal instaurés dans l’Amérique portugaise par des nobles sans fortune tentés de faire revivre au Brésil les temps dorés du " féodalisme classique ". Ce point de vue a suscité de nombreuses critiques au sein de l’historiographie brésilienne. Des travaux écrits depuis les années 70 mettent en doute le caractère soi-disant " féodal " de la colonisation portugaise du Brésil, qui s’inscrirait davantage dans le cadre du mercantilisme et de la consolidation de " l'économie-monde " européenne.

Entre 1942 e 2000, la Faculté de Philosophie, Lettres et Sciences Humaines est devenue la matrice de laquelle sont sortis presque tous les médiévistes qui travaillent dans les autres universités brésiliennes ; elle a décerné 2638 titres de docteur, dont 683 en Histoire, soit 26% du total. La représentation de l’histoire médiévale a été de 48 titres de docteur. Depuis les années 1980, l’USP n’est plus le seul centre de formation en Histoire médiévale : à Rio de Janeiro, l’Universidade Federal Fluminense (UFF) et l’Universidade Federal do Rio de Janeiro (UFRJ) ont créé vers cette époque une section d’Histoire médiévale. Dans les années 1990, c’est le tour de l’Universidade Federal do Rio Grande do Sul (UFRGS). Les années 1980 marquent aussi l’arrivée en force des travaux liés à la " Nouvelle Histoire " et centrés sur l’ " histoire des mentalités ", grâce à une deuxième génération d’enseignants universitaires qui ont réalisé leurs recherches en France. Ce fut le cas, par exemple, de Maria Eurydice de Barros Ribeiro, Professeur d’Histoire Médiévale à l’Universidade de Brasília (UnB). Son Doctorat d’État a été soutenu en 1990, avec une bourse octroyée par le gouvernement brésilien en 1984, à une époque où les organes de financement de la recherche n’octroyaient des bourses pour l’étranger en Histoire que pour des études sur le Brésil. Par conséquent, Maria Eurydice de Barros Ribeiro a fait une thèse sur les représentations symboliques de la monarchie brésilienne. Même en s’agissant d’une étude sur l’histoire brésilienne, son travail incorporait des questions fondamentales de la " Nouvelle Histoire ", comme les représentations et le symbolisme. Parallèlement à cette thèse, Maria Eurydice de Barros Monteiro a soutenu, en 1989, un D.E.A. sur le thème des origines mythiques de la monarchie portugaise à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), sous la direction de Jean-Claude Schmitt.

Cependant les échanges entre les médiévistes brésiliens et la France ne se sont pas restreints à l’ÉHESS. À partir des années 1980, des enseignants brésiliens ont fait des stages de recherche à Lyon, où ils ont bénéficié de l’accueil de l’UMR 5648 dans les années 1990, et dans ces mêmes années Marcel Pacaut est venu au Brésil comme Professeur invité à l’Universidade Federal de Minas Gerais. Entre 1987 et 1989, Daniel Valle Ribeiro, alors Professeur d’Histoire médiévale à l’UFMG, a fait un stage post-doctorale à l’Université Lumière Lyon 2 sous la direction de M. Pacaut. Le dialogue s’est consolidé depuis quelques années par la signature d’accords d’échange d’élèves entre l’USP et l’Université Lumière Lyon 2 et aussi par le fait que quelques médiévistes de l’UMR 5648 participent comme collaborateurs au " Laboratório de Estudos Medievais ", attaché à l’USP e à l’UNICAMP.

Les années 1990 sont marquées par la création de l’Associação Brasileira de Estudos Medievais (ABREM), regroupant des chercheurs et des personnes intéressées pour l’histoire, la littérature et la philosophie médiévales. Il y a aussi l’" Associação Nacional de História " (ANPUH), qui a un profil tourné uniquement vers la recherche. Cette association, crée en 1961, rassemble les enseignants en Histoire de l’Enseignement Supérieur brésilien et les étudiants de Master et de Doctorat, mais aussi des enseignants des lycées et des professionnels des archives publiques et des institutions liées au patrimoine historique. L’ANPUH se constitue de plus en plus comme un espace d’information sur l’actualité de la recherche et d’échanges entre les divers groupes de recherche en Histoire Médiévale, notamment de l’UFRJ, de l’USP, de l’UNICAMP, de l’UFRGS et de l’UFF. Cette association organise tous les deux ans le " Simpósio Nacional de História ", le plus important et le plus grand rassemblement scientifique en Histoire dans toute l’Amérique Latine. Dans l’intervalle entre deux colloques nationaux, les sections régionales de l’ANPUH organisent des réunions dans chaque Etat du Brésil.

Les dernières années au Brésil ont été marquées par la création de laboratoires de recherche, dont le dernier et l’un des seuls à avoir un profil tourné seulement vers l’Histoire est le " Laboratório de Estudos Medievais " (LEME), rattaché à l’USP et à l’Universidade Estadual de Campinas (UNICAMP). La spécialisation par ailleurs semble être une tendance marquée des groupes de recherche en activité au Brésil. Malgré l’essor des études médiévales au long des dernières années, des difficultés existent encore pour la recherche en histoire médiévale au Brésil, comme l’actualisation bibliographique des bibliothèques et l’accès à la documentation. L’utilisation d’Internet et la mise en place d’une politique d’achat de sources éditées et de textes modernes sont en train de changer la donne. La mise en place d’un programme du gouvernement de l’état de São Paulo pour le financement de l’achat de livres a permis, en 2005, rien qu’à la Faculté de Philosophie, Sciences et Lettres de l’USP l’acquisition d’environ 6000 titres (sources éditées, actes de colloques et d’autres livres modernes) en Histoire et en Philosophie médiévale, à un coût estimé de €400.000,00.

D’un autre côté, il y a la consolidation des contacts avec des centres de recherche européens et nord-américains à travers la mise en place de programmes d’échanges d’élèves, de projets communs de recherche et de la coopération entre des équipes de chercheurs. En ce qui concerne les accords, nous pouvons mentionner celui déjà signé entre l’USP et l’Université Lumière Lyon 2, entre l’UNICAMP et l’Université Lumière Lyon 2, mais aussi des accords qui sont en train d’être mis en place entre ces universités brésiliennes et l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne) et l’Université Laval, au Québec. Depuis 2005, l’USP et l’UNICAMP ont reçu comme Professeurs invités Denis Menjot (Université Lumière Lyon 2), François Menant (École Normale Supérieure de Paris), Régine Le Jan (Université de Paris I), Eliana Magnani (CNRS-Auxerre), Joseph Morsel (Université de Paris I).

 

2. Indicateurs de la production académique (mémoires et thèses – 1990-2002)

Source: J.R. Macedo (dir.), Os Estudos Medievais no Brasil. Catalogo de Dissertação e Teses: Filosofia, História, Letras (1990-2002), Porto Alegre, UFRGS, 2003.

3. Laboratoires et groupes de recherches

La presque totalité des archives et des centres de recherche en Histoire Médiévale se trouve en Europe et en Amérique du Nord, mais cela n’a pas constitué un obstacle au développement des études médiévales au Brésil. Depuis une quinzaine d’années, on assiste à une institutionnalisation croissante des groupes de recherche, qui se traduit par une augmentation considérable des publications et du nombre d’enseignants médiévistes dans l’enseignement supérieur, et par la création de laboratoires et de centres de recherche.

Grupo de Estudos Medievais

Le Groupe de Travail d’Études Médiévales (GT) a été fondé en 1999, dans la ville de Porto Alegre, faisant partie de l’ANPUH. Il est constitué par des étudiants et enseignants du deuxième et troisième cycle en Histoire, Lettres et Philosophie de diverses universités du Sud du Brésil [ " Universidade Federal do Rio Grande do Sul " (URGS), " Pontifícia Universidade Católica do Rio Grande do Sul " (PUC-RS), " Faculdades de Porto Alegre " (FAPA) e " Universidade de São Caetano " (UCS)]. Ce groupe est membre de l’" Associação Nacional dos Professores Universitários de História ".

LEME (USP/UNICAMP) - Laboratório de Estudos Medievais (http://www.ifch.unicamp.br/leme).

Le LEME réunit des enseignants, des chercheurs et des étudiants en Histoire Médiévale de l’Universidade de São Paulo (USP) et de l’Universidade Estadual de Campinas (UNICAMP). Ce laboratoire se propose de développer le partenariat avec d’autres institutions et centres de recherche sur le Moyen Âge, d’ offrir aux étudiants de deuxième et troisième cycles un espace de dialogue académique et d’ organiser des séminaires, des conférences et des cours en Histoire Médiévale. Les membres de ce laboratoire développent un projet commun de recherches intitulé Dualidade de foros e subjetividade política no Ocidente latino. En plus de ses membres, le LEME compte quelques collaborateurs dans les universités au Brésil, en France, en Italie et au Canadá.

NEAM – Núcleo de Estudos Antigos e medievais.

Créé en 1999 dans l’Universidade Estadual Paulista (UNESP), le NEAM réunit des chercheurs en Histoire ancienne et en Histoire médiévale d’universités brésiliennes et argentines. Ce centre organise des rencontres annuelles, alternant un congrès national, le CEAM (Ciclo de Estudos
Antigos e Medievais), et un congrès international, le CIEAM (Ciclo Internacional de
Estudos Antigos e Medievais).

NEMed - Núcleo de Estudos Mediterrânicos (http//www.nemed.he.com.br).

  Créé en 2002, dans le Département d’Histoire de l’Universidade Federal do Paraná (UFPR), le NEMed se dédie à l’étude du monde méditerranéen de l’Antiquité Classique au XVIe siècle.

PEM - Programa de Estudos Medievais (http//www.pem.ifcs.ufrj.br).

Le PEM, crée en 1991, rassemble des chercheurs de l’UFRJ et d’autres institutions publiques de l’enseignement supérieur brésilien qui développent des projets en Histoire, Littérature et Histoire de l’Art. Le PEM dispose aussi d’une liste de discussion sur Internet ayant pour but de divulguer des activités de recherche, des publications et des cours sur le Moyen Âge.

Scriptorium – Laboratório de Estudos Medievais e Ibéricos

Le Scriptorium a été créé en 1988, dans l’" Universidade Federal Fluminense " (UFF), et il développe des activités dans le cadre du 3ème Cycle en Histoire, avec des étudiants de Master et de Doctorat, et aussi auprès des étudiants de Licence et de Maîtrise en Histoire Médiévale. Une vingtaine de mémoires de Master et thèses de Doctorat ont été soutenus dans le " Grupo de Estudos Medievais " qui est à l’origine du Scriptorium. Actuellement, ce laboratoire compte parmi ses membres environ 15 étudiants de 3ème Cycle, 4 docteurs et 5 étudiants de Maîtrise. 

BIBLIOGRAPHIE

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J.R. Macedo (éd.), Os estudos medievais no Brasil. Catálogo de Dissertações e Teses : Filosofia, História e Letras (1990-2002), Porto Alegre : UFRGS, 2003.
P.H. Martinez, " Fernand Braudel e a primeira geração de historiadores universitários da USP (1935-1956), Revista de História, 146 (2002), pp.11-27.
M.J. da Motta Bastos, H.F. Júnior, " L’histoire du Moyen Âge au Brésil ", Études et Travaux, Bulletin du Centre d’études médiévalesAuxerre, 7 (2003), pp.125-131.
P. Petitjean, M. Paty, " Sur l’influence scientifique française au Brésil aux XIXe et XXe siècles ", Cahiers des Amériques Latines, 4, Paris, 1985.